10
Ils poussèrent leurs vélos sur la dernière montée qui menait à la maison délabrée tapie au-dessus d’eux. L’émoi de Colin grandissait à chaque pas.
Elle a réellement l’air hantée, se dit-il.
La maison des Kingman se trouvait dans l’enceinte de Santa Leona, mais elle était pourtant séparée du reste de la ville, comme si on avait eu peur de construire à proximité.
En haut d’une colline, elle dominait sur deux-trois hectares. La moitié au moins de ces terres, jadis bien entretenues, avec des jardins à la française, étaient retournées depuis fort longtemps à l’état de friche. La branche nord de Hawk Drive se terminait en cul-de-sac dans un large virage face à la propriété des Kingman ; comme les réverbères n’allaient pas jusqu’au bout de la rue, la vieille demeure et son terrain envahi de mauvaises herbes étaient enveloppés par l’obscurité la plus noire, et se découpait à la seule clarté de la lune. Sur les deux tiers inférieurs de la colline, de part et d’autre de la route, des villas de plain-pied et modernes, de style californien, étaient précairement accrochées aux versants, attendant avec une surprenante patience un glissement de terrain ou la prochaine onde de choc de la faille de San Andréas. Seule, la maison occupait le versant supérieur du coteau, semblant attendre un événement beaucoup plus terrifiant, et tellement plus malveillant qu’un tremblement de terre.
Elle était exposée face au centre-ville, qui s’étendait en dessous, et à la mer, invisible la nuit, excepté en négatif telle une vaste étendue d’obscurité. Ruine immense aux multiples coins et recoins, succédané de style victorien, elle comportait beaucoup trop de cheminées fantaisie et de pignons, et encore deux fois plus de fioritures prétentieuses autour de l’avant-toit, des fenêtres et des balustrades, comme l’exigeait l’authentique style victorien. Les orages avaient fendu les bardeaux du toit. Certains des ornements étaient cassés, et même tombés à deux ou trois endroits. Là où subsistaient des volets, ils pendaient fréquemment à l’oblique, reliés à une unique fixation. La peinture blanche s’était désagrégée. Les planches gris argenté, décolorées par le soleil et le continuel vent marin, étaient tachées d’eau. Les marches du porche étaient affaissées, et des brèches apparaissaient dans la rampe. La moitié des fenêtres avaient été condamnées au hasard, et les autres, dépourvues de protection, avaient volé en éclats. La clarté de la lune révéla des tessons de verre, telles des dents transparentes mordant dans la noirceur déserte, là où le sol avait été pavé. Pourtant, en dépit de son délabrement, Kingman Place n’avait pas l’apparence d’une ruine ; elle ne suscitait pas la tristesse dans le cœur de ceux qui la regardaient, ainsi qu’il en était de demeures autrefois empreintes de grandeur et aujourd’hui décrépites ; d’une certaine façon, elle semblait dynamique, vivante et même effroyablement vivante. Si on avait pu dire d’une maison qu’elle offrait une attitude humaine, un aspect émotionnel, alors celle-ci était en colère, très en colère. Furieuse.
Ils garèrent leurs vélos près du portail. C’était une énorme grille en fer forgé rouillé, avec un motif en forme de soleil au milieu.
— Drôle d’endroit, hein ? fit Roy.
— Ouais.
— Allons-y.
— À l’intérieur ?
— Évidemment.
— On n’a pas de torche.
— Bon, on va au moins monter sur le perron.
— Pourquoi ? demanda Colin d’une voix tremblante.
— Pour regarder par les fenêtres.
Roy franchit le portail ouvert, s’avança sur le chemin dallé de pierres brisées, et traversa l’entrelacs de hautes herbes en direction de la maison.
Colin fit quelques pas derrière lui, puis s’arrêta et dit : « Attends, Roy, attends une seconde. »
Roy se retourna. « Qu’est-ce qu’il y a ? »
— T’es déjà venu ici ?
— Bien sûr.
— T’es entré dedans ?
— Une fois.
— Tu as vu des fantômes ?
— Non. J’y crois pas.
— Mais t’as dit que les gens avaient vu des trucs là-dedans.
— Des gens. Pas moi.
— T’as dit qu’elle était hantée.
— Je t’ai expliqué que des gens avaient dit qu’elle était hantée. Ils déconnent à plein tube. Mais je savais que l’endroit te plairait, vu que t’es un grand fan de films d’épouvante et de tous ces machins-là.
Roy se remit en route.
Après encore quelques pas, Colin dit : « Attends. »
Roy se retourna et ricana. « T’as la frousse ? »
— Non.
— Ha !
— J’ai juste quelques questions.
— Alors grouille-toi de les poser.
— T’as dit que beaucoup de gens avaient été assassinés ici.
— Sept. Six meurtres, et un suicide.
— Raconte-moi.
Au cours des vingt dernières années, la très authentique tragédie des meurtres des Kingman s’était transformée en un conte très enjolivé, une horrible légende de Santa Leona, évoquée la plupart du temps à Halloween, composée de mythe et de vérité, avec parfois davantage de mythe que de vérité selon le narrateur. Mais les éléments de base étaient simples, et Roy s’en tint aux faits durant son récit.
Les Kingman avaient été riches. Robert Kingman était l’enfant unique de Judith et Big Jim Kingman ; mais la mère de Robert mourut d’une hémorragie en le mettant au monde. À l’époque, Big Jim était déjà un homme riche, et il le devint de plus en plus au fil des années. Il se retrouva millionnaire grâce à l’immobilier en Californie, l’agriculture, le pétrole, et les droits sur l’eau. Tout comme son fils, Big Jim était grand et très large de carrure, et il aimait à se vanter que nul autre à l’ouest du Mississippi ne pouvait manger plus de steak, boire plus de whisky ou gagner davantage d’argent que lui. Peu avant son vingt-deuxième anniversaire, Robert hérita de la totalité des biens le jour où Big Jim, ayant bu trop de whisky, périt étouffé par un gros morceau de filet mignon qu’il n’avait pas suffisamment mâché. Il avait perdu ce concours de nourriture contre un homme à qui il restait encore à gagner un million de dollars en fournitures de tuyauteries, mais qui put au moins se targuer d’avoir survécu au festin. Robert n’avait pas développé l’attitude compétitive de son père vis-à-vis de la nourriture et de la boisson, mais il avait acquis le sens des affaires du vieil homme, et en dépit de son très jeune âge, il réalisa encore plus de profit avec les fonds qui lui furent laissés.
Quand il eut vingt-cinq ans, Robert épousa une femme nommée Alana Lee, construisit la maison victorienne sur Hawk Hill, uniquement pour elle, et commença à engendrer une nouvelle génération de Kingman. Alana n’était pas issue d’une famille fortunée, mais elle avait la réputation d’être la plus belle fille du comté, dotée du caractère le plus doux de tout l’État. Les enfants naquirent vite, cinq en huit années – trois garçons et deux filles. C’était la famille la plus respectée de la ville, enviée, mais aussi aimée et admirée. Les Kingman étaient pratiquants, bienveillants, charitables, savaient parler aux gens humbles malgré leur rang élevé, et s’impliquaient dans leur communauté. De toute évidence, Robert aimait Alana, et chacun pouvait voir qu’elle l’adorait ; et les enfants rendaient l’affection que leur prodiguaient leurs parents.
Une nuit d’août, quelques jours avant leur douzième anniversaire de mariage, Robert broya en secret deux douzaines de cachets de somnifères qu’un médecin avait prescrits à Alana pour ses insomnies périodiques, et versa la poudre dans les boissons et la nourriture que partageait sa famille en guise de collation avant l’heure du coucher, ainsi que dans les divers aliments consommés par la bonne, la cuisinière et le maître d’hôtel logés chez lui. Il ne mangea et ne but rien de ce qu’il avait contaminé. Dès que sa femme, ses enfants et ses domestiques furent profondément endormis, il alla dans le garage chercher une hache qui servait à couper du bois pour les neuf cheminées du manoir. Il épargna la bonne, la cuisinière et le maître d’hôtel, mais personne d’autre. Il tua d’abord Alana, puis ses deux fillettes, et ensuite ses trois fils. Chaque membre de la famille fut expédié dans l’autre monde de la même manière affreusement brutale et sanglante : de deux coups de hache secs et puissants, un vertical et un horizontal, en forme de croix, sur le dos ou la poitrine, en fonction de la position où chacun dormait au moment de l’attaque. Quand ceci fut fait, Robert rendit une seconde visite à ses victimes et les décapita tous grossièrement. Il transporta leurs têtes ruisselantes au rez-de-chaussée et les aligna sur le long manteau de la cheminée du salon. C’était un tableau abominablement macabre : six visages sans vie, éclaboussés de sang, qui l’observaient tels les jurés ou les juges de la cour des Enfers. Sous le regard de ses défunts bien-aimés, Robert Kingman écrivit un petit mot à l’attention de ceux qui le découvriraient le lendemain matin, lui et sa besogne de maniaque : « Mon père disait toujours que j’étais venu au monde dans une rivière de sang, celui de ma mère mourante. Et maintenant je vais bientôt m’en repartir sur une semblable rivière. » Après avoir écrit ce singulier adieu, il chargea un revolver de calibre 38, mit le canon dans sa bouche, se tourna vers les visages de sa famille frappés par la mort, et se fit sauter la cervelle.
Comme Roy finissait son récit, Colin fut parcouru d’un frisson tout le long de son corps. Il se recroquevilla sur lui-même et se mit à trembler violemment.
« La cuisinière s’éveilla la première, continua Roy.
Elle trouva du sang partout dans le couloir et dans l’escalier, suivit les traces jusque dans le salon, et vit les têtes sur le manteau de la cheminée. Elle sortit de la maison en courant et dévala la colline, hurlant à pleins poumons. Elle parcourut près d’un kilomètre avant que quelqu’un ne l’arrête. Il paraît qu’elle en avait pratiquement perdu la raison. »
La nuit semblait s’être assombrie depuis que Roy avait commencé son histoire. La lune apparut plus petite, plus éloignée que tout à l’heure.
Au loin sur la route, un gros camion changea de vitesse et accéléra. On aurait dit le cri d’un animal préhistorique.
La bouche de Colin était sèche comme de la cendre. Il fit venir suffisamment de salive pour parler, mais sa voix était fluette. « Pour l’amour du ciel, pourquoi ? Pourquoi les a-t-il tués ? »
Roy haussa les épaules. « Sans raison. »
— Il y en avait forcément une.
— Si c’est le cas, personne ne l’a jamais éclaircie.
— Il avait peut-être fait de mauvais placements et perdu tout son argent.
— Non. Il a laissé une fortune.
— Peut-être que sa femme allait le quitter.
— Tous ses amis ont dit qu’elle était très heureuse en ménage.
L’aboiement d’un chien.
Le sifflement d’un train.
Le murmure du vent dans les arbres.
Le mouvement furtif des choses invisibles.
La nuit parlait tout autour de lui.
— Une tumeur au cerveau, dit Colin.
— C’est ce qu’ont pensé beaucoup de gens.
— Je parie que c’est ça. Que Kingman avait une tumeur au cerveau, ou un truc comme ça, qui le faisait se comporter comme un dingue.
— À l’époque, ce fut la théorie la plus courante. Mais l’autopsie ne révéla aucun signe de maladie mentale.
Colin fronça les sourcils. « On dirait que tu as épluché chacun des faits relatifs à l’affaire. »
— Je les connais presque aussi bien que si ça m’était arrivé à moi.
— Mais comment es-tu au courant des résultats de l’autopsie ?
— Je l’ai lu.
— Où ça ?
— La bibliothèque possède tous les anciens numéros du News Register de Santa Leona sur microfilms.
— Tu as fait des recherches là-dessus ?
— Ouais. C’est exactement le genre de choses qui m’intéresse. Tu te rappelles ? La mort. Je suis fasciné par la mort. Dès que j’ai appris l’histoire des Kingman, j’ai voulu en savoir plus. Beaucoup plus. J’ai eu envie d’en connaître le moindre détail. Tu comprends ? Est-ce que ça n’aurait pas été génial d’être dans cette maison cette nuit-là, la nuit où ça s’est passé, comme ça, juste pour regarder, caché dans un coin, simplement, cette nuit-là, caché à le regarder faire, à le regarder le faire à tous les autres et puis à lui-même ? Tu te rends compte ! Du sang partout. T’as jamais vu autant de ce putain de sang de ta vie ! Du sang sur les murs, coagulant et imbibant les draps et les couvertures, des mares de sang sur le sol, du sang dans l’escalier, et des éclaboussures de sang sur les meubles… Et ces six têtes sur le manteau de la cheminée ! Seigneur, quelle éclate ! Quelle éclate super !
— Te voilà de nouveau étrange, dit Colin.
— Tu aurais aimé être là ?
— Non merci. Et toi non plus d’ailleurs.
— Oh si putain, moi j’aurais aimé y être !
— Si t’avais vu tout ce sang, t’aurais gerbé.
— Pas moi.
— T’essaie de me dégoûter.
— Tu te goures.
Roy se dirigea vers la maison.
— Attends une minute, dit Colin.
Cette fois-ci, Roy ne se retourna pas. Il grimpa les marches affaissées et arriva sous le porche.
Plutôt que de rester seul, Colin le rejoignit. « Parle-moi des fantômes. »
— Certaines nuits, il y a des lueurs étranges dans la maison. Et les gens qui vivent un peu plus bas sur la colline racontent qu’ils entendent parfois les enfants Kingman hurler de terreur et appeler au secours.
— Ils entendent les gosses morts ?
— Ils gémissent et disent des choses féroces.
Colin réalisa subitement qu’il était adossé à l’une des fenêtres brisées du premier étage. Il s’en éloigna.
Roy continua d’un air sombre : « Certaines personnes racontent qu’elles ont vu des revenants qui rougeoyaient dans les ténèbres, des trucs dingues, des enfants sans tête qui apparaissaient sur ce porche, et couraient dans tous les sens comme s’ils étaient poursuivis par quelqu’un… ou quelque chose. »
— Wouah !
Roy se mit à rire. « Ce qu’ils ont probablement vu, c’est une bande de gamins qui voulaient faire une farce à tout le monde. »
— Peut-être que non.
— Alors quoi ?
— Ils ont peut-être vu exactement ce qu’ils ont dit.
— Mais tu crois aux fantômes pour de vrai.
— Je garde l’esprit ouvert.
— Ah oui ? Alors tu ferais bien de faire plus attention au genre de conneries qui tombent dedans, ou tu finiras la tête comme une passoire !
— Ce que tu es intelligent.
— Tout le monde le dit.
— Et modeste.
— C’est ce que tout le monde dit aussi.
— Seigneur !
Roy alla vers la fenêtre brisée et scruta l’intérieur.
— Qu’est-ce que tu vois ? demanda Colin.
— Viens voir.
Colin s’approcha de lui et écarquilla les yeux.
Une odeur de renfermé extrêmement désagréable leur parvenait à travers les vitres cassées.
— C’est le salon, dit Roy.
— Je ne vois rien.
— C’est dans cette pièce qu’il avait aligné leurs têtes sur la cheminée.
— Quelle cheminée ? Il fait noir comme dans un four là-dedans.
— Dans deux minutes, tes yeux se seront habitués.
Quelque chose remua dans le salon. Il y eut un léger bruissement, un vacarme soudain, et le bruit de quelque chose se précipitant vers la fenêtre.
Colin fit un bond en arrière. Il trébucha sur son propre pied et tomba avec fracas.
Roy le regarda et éclata de rire.
— Roy, il y a quelque chose à l’intérieur !
— Des rats.
— Hein ?
— De simples rats.
— Il y a des rats dans la maison ?
— Évidemment, dans un vieil endroit pourri comme ça. Ou alors c’était un chat égaré. Les deux probablement, un chat qui poursuivait un rat. Je peux te garantir une chose : ce n’était ni un revenant ni une goule. Tu vas te calmer, bon Dieu !
Roy se remit devant la fenêtre et se pencha, aux aguets, écoutant, observant.
Davantage blessé dans son amour-propre que dans sa chair, Colin se releva rapidement et lestement, mais ne retourna pas à la fenêtre. Il se tint près de la balustrade branlante et se tourna vers la ville à l’ouest, puis vers le sud, le long de Hawk Drive.
Au bout d’un moment, il demanda : « Pourquoi n’ont-ils pas rasé cet endroit ? Pourquoi n’y ont-ils pas construit de nouvelles maisons ? Le terrain doit avoir de la valeur. »
Sans détacher son regard de la fenêtre, Roy répondit : « Toute la fortune des Kingman, y compris les terres, est allée à l’État. »
— Pourquoi ?
— Il ne restait aucun parent vivant dans la famille, personne pour hériter.
— Qu’est-ce que va en faire l’État ?
— En vingt ans, ils ont trouvé moyen de rien faire, absolument rien, que dalle. Pendant quelque temps, il a été question de vendre le terrain et la maison aux enchères. Ensuite, ils ont dit qu’ils allaient en faire un parc miniature. On entend encore parler du parc une fois de temps en temps, mais rien n’est jamais fait. Maintenant, s’il te plaît, veux-tu bien la fermer une minute ? J’ai l’impression que mes yeux finissent par s’habituer. Je dois me concentrer.
— Pourquoi ? Qu’y a-t-il de si important là-dedans ?
— J’essaie de distinguer la cheminée.
— T’es déjà venu ici. Tu l’as déjà vue, répliqua Colin.
— J’essaie de faire comme si c’était cette nuit-là. La nuit où Kingman est devenu fou furieux. J’essaie de m’imaginer comment ça devait être. Le bruit de la hache… J’arrive presque à l’entendre… tchouououk, tchouououk… et peut-être deux ou trois petits cris… ses pas qui descendent l’escalier… des pas lourds… le sang… tout ce sang…
La voix de Roy se perdit progressivement, comme s’il s’était hypnotisé lui-même.
Colin alla tout au bout du porche. Sous ses pieds, les planches grincèrent. Il s’appuya contre la balustrade branlante et se haussa afin de pouvoir observer le côté de la maison. Il ne put qu’apercevoir le jardin à l’abandon dans les ombres grises et noires à la clarté argentée de la lune : les herbes qui montaient jusqu’aux genoux ; les haies broussailleuses ; les orangers et les citronniers déracinés par le poids de leurs propres rameaux non taillés ; des rosiers informes, aux fleurs claires, blanches ou jaunes, qui ressemblaient à des bouffées de fumée dans l’obscurité ; et une centaine d’autres plantes, tressées et enchevêtrées dans une entité unique à la lueur indistincte des ténèbres.
Il avait la sensation d’être observé depuis les profondeurs du jardin. Par quelque chose de moins qu’humain.
Ne fais pas l’enfant, se dit-il. Il n’y a rien là-bas. Ce n’est pas un film d’épouvante. C’est la réalité.
Il essaya de tenir bon, mais l’éventualité qu’on l’épiait devint une certitude, en tout cas dans son esprit. Il savait que s’il restait là plus longtemps, une créature aux griffes énormes allait sûrement le capturer et l’entraîner dans les épais bosquets, où la bête le dévorerait à loisir. Il se détourna du jardin et retourna voir Roy.
— Tu es prêt à partir ? demanda Colin.
— J’arrive à distinguer toute la pièce.
— Dans le noir ?
— Je peux presque tout voir.
— Ah bon ?
— Je vois la cheminée.
— Ah bon ?
— Là où il a aligné les têtes.
Comme mû par un aimant plus fort que sa volonté, Colin se rapprocha de Roy, se pencha en avant, et scruta l’intérieur de la maison Kingman. Il y faisait extrêmement sombre, mais il voyait un peu plus que tout à l’heure : des formes étranges, sans doute un amas de meubles cassés et autres décombres ; des ombres semblant se déplacer, ce qui, bien sûr, n’était qu’une illusion ; et la tablette de marbre blanc au-dessus de l’immense cheminée, autel sur lequel Kingman avait offert le sacrifice de sa famille.
Colin sentit tout à coup qu’il devait immédiatement fuir cette maison, et ne jamais y revenir.
Il le savait d’instinct, de ce même instinct infaillible que possèdent les animaux. Et, tout comme un animal, ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, et il siffla doucement, involontairement, en montrant les dents.
— Tchououk ! fit Roy.